Le mois dernier, j'ai eu l'occasion d'intervenir sur le thème de la relation à l'IA, devant un public de jeunes réunis pour un temps fort spirituel de cet été. Ces dernières années, les développements de l'IA n'ont pas connu de pause, mes canaux de veille (AI-powered ;-) sont saturés de signaux quotidiens — souvent significatifs — et les releases majeures et autres breakthroughs scientifiques se succèdent dans un tourbillon vertigineux.

Aussi à la faveur de l'été j'ai voulu prendre du recul, et j'ai saisi l'occasion de cette sollicitation inhabituelle pour relire et partager à ces jeunes quelques points saillants de Magnifica Humanitas, l'un des rares textes du moment à aborder la question de l'IA en unifiant ses dimensions technologique, économique, épistémologique et anthropologique. De prime abord, cette lettre encyclique semble s'adresser à un public de croyants. Mais à y regarder de plus près, les références qu'elle mobilise puisent dans un corpus si vaste et si universel que je me permets ici de partager quelques réflexions que la préparation de cette intervention m'a inspirées.

/* Je précise d'emblée que je n'ai pas l'habitude d'aborder, sur LinkedIn, des considérations qui touchent à l'intime de la vie spirituelle. Mais j'aime à penser que beaucoup s'interrogent profondément sur le sens de ces avancées technologiques, indépendamment de toute croyance. J'ai aussi le privilège de vivre et de travailler dans un pays — l'Inde — qui porte un sens profond de la transcendance, ancré dans sa société, sans que cela l'empêche d'être aux avant-postes du progrès technologique. Une double ouverture qui m'offre au quotidien des échanges riches et authentiques avec mes collègues Michelin, sur l'un tout autant que sur l'autre ! */

La hâte de Babel

Ce qui m'a le plus frappé dans cette encyclique, c'est le choix des deux textes bibliques qu'elle met en regard :

Le premier, chacun le connaît : l'épisode de la tour de Babel (Gn 11, 1-9). Un mythe fondateur, présent sous une forme ou une autre dans beaucoup de civilisations — ce qui suggère qu'il porte une signification immémoriale, qui dépasse précisément les prismes religieux particuliers. Des hommes s'associent pour bâtir « une ville, avec une tour dont le sommet soit dans les cieux ». Ce qui frappe, à la relecture, c'est la vitesse du récit : la décision et la construction elle-même tiennent en deux versets à peine — « Allons ! fabriquons des briques et mettons-les à cuire [...] Allons ! bâtissons-nous une ville ». Le texte ne s'attarde ni sur l'effort ni sur les personnes : à peine dit, aussitôt fait. On connaît la suite. Le projet s'effondre — non pas détruit de l'extérieur, mais par la confusion qui s'installe entre ceux qui le portent.

Mais un détail m'a frappé à la relecture : avant même de savoir ce qu'ils vont construire, les hommes commencent par décider de fabriquer des briques — une capacité de production, sans destination encore assignée. La technologie précède le projet. Je réécoutais récemment une interview de Jensen Huang, en marge du GTC de Washington D.C. d'octobre 2025, où il explique : « you can tokenize almost anything [...] anything with structure, anything with information content » — le mot, l'image, la vidéo, une structure en trois dimensions, une protéine, un gène, une cellule. Le token comme brique informationnelle ultime, en somme : une unité fabriquée pour être interchangeable et composable, quand la pierre, elle, se reçoit avec son irrégularité.

La patience de Néhémie

Le second texte est beaucoup moins connu : l'épisode de Néhémie, dans l'Ancien Testament. Cinq siècles plus tard, un simple échanson à la cour du roi de Perse apprend que les murailles de Jérusalem sont en ruine. Il ne prend rien par la force : il pleure, il prie, il demande une autorisation. Une fois sur place, il ne commande pas non plus par la contrainte — il convainc des bonnes volontés, famille par famille, « chacun devant sa maison », chacune reconstruisant la section du mur qui fait face à sa propre maison. Le chantier s'achève en cinquante-deux jours — mais le texte prend, cette fois, tout son temps pour le raconter : le seul recensement de qui a bâti quelle section, au chapitre 3, compte à lui seul trente-deux versets, et nomme des dizaines de bâtisseurs et leurs familles.

Deux chantiers, deux logiques

Pourquoi le choix de ces deux textes m'a-t-il frappé ? Par leur contraste, qui est saisissant à tous les niveaux — et qui se lit jusque dans le rythme même du récit : le texte va vite quand personne n'est nommé, et prend son temps dès qu'il s'agit de nommer chacun. À Babel, on bâtit un seul projet centralisé, sans qu'aucun nom individuel n'apparaisse ; à Jérusalem, le texte prend le temps de nommer des dizaines de bâtisseurs, chacun responsable de sa propre part. À Babel, le mouvement est vertical — on empile, on concentre, on monte ; à Jérusalem, il est horizontal — on répare une frontière, on protège un dedans. Et surtout : Babel ne construit rien qui abrite quoi que ce soit — le texte biblique ne dit jamais qui habite la tour ni la ville. Néhémie, à l'inverse, reconstruit une muraille pour qu'une présence puisse y demeurer.

Deux logiques, en somme. L'une où l'on empile, sans autre finalité que la démesure elle-même. L'autre où l'on répare ce qui nous constitue.

De bitume et de brique

Un détail m'a particulièrement frappé en préparant cette intervention. Le texte précise le matériau employé à Babel : « la brique leur tint lieu de pierre, et le bitume leur tint lieu de mortier » (Gn 11, 3). Ce bitume n'est autre que du pétrole — l'une des toutes premières formes d'exploitation d'un hydrocarbure fossile par l'homme. En Mésopotamie, il affleurait naturellement à la surface, notamment aux abords de l'Euphrate. On l'utilisait pour calfeutrer les barques et lier les briques des plus grands chantiers — dont, selon la tradition, celui de Babylone elle-même. Que le récit le plus ancien de démesure architecturale humaine repose, littéralement, sur du pétrole, à quatre mille ans de distance de nos propres data centers, m'a semblé d'une étonnante actualité.

À l'inverse, les ouvriers de Néhémie n'extraient rien : ils reconstruisent avec les pierres calcinées du mur effondré, récupérées telles quelles dans les décombres (Ne 3, 34-35).

Des murailles à relever

En fin de compte, il reste ce qui distingue le plus profondément les deux chantiers, au-delà de la vitesse et du mode de construction : ce que chacun construit. D'un côté, une technologie que rien n'habite, qui n'abrite personne, et qui — laissée à elle-même — tend à dominer. De l'autre, une muraille : elle protège, elle défend, mais elle sépare aussi, elle distingue un dedans d'un dehors. C'est exactement l'inverse de la confusion. Le mot Babel porte d'ailleurs ce double sens, presque une ironie du texte : balal, en hébreu, « embrouiller », et Bab-El, en akkadien, « la porte du dieu » — une porte censée ouvrir sur le divin, et qui s'ouvre en réalité sur la confusion, dès qu'on s'y engouffre sans discernement. Cette étymologie m'évoque une interview donnée en 2024 par l'économiste Pierre-Yves Gomez, qui avait eu cette formule saisissante : l'IA comme « expression hypermatérialiste du besoin de Dieu ». La muraille de Néhémie, elle, ne promet rien d'aussi grand ; elle tient une frontière, modeste et nécessaire — mais c'est elle qui abrite le principal : tout ce qui, en nous, a besoin d'un dedans protégé pour tenir debout — la vie intérieure au sens large, les relations qui comptent vraiment, le temps qu'on donne sans le compter.

C'est ce point-là, plus que tout le reste, qui m'a paru le plus important à partager avec ces jeunes. Leur génération va grandir avec l'IA générative comme un outil disponible pour à peu près tout, sans qu'aucune limite technique ne vienne jamais leur dire non. Le jour où leur conscience leur souffle qu'un usage précis n'est pas juste, pas à sa place — même si rien, absolument rien, ne les en empêche — puissions-nous nous souvenir de cette image : quel pan de muraille en ruine nous apprêtons-nous à enjamber ? Et puissions-nous faire, à cet instant précis, ce que faisaient les familles de Néhémie : un pas en arrière, plutôt qu'un pas de plus dans la brèche, pour relever ce pan-là devant nous, et protéger ce qui, en nous, tient encore debout.

En 1961, dans une dédicace fameuse de son Anthologie de la poésie française à l'intention de son fils, Georges Pompidou avait eu ces mots prophétiques : « Mon cher fils, dans ce monde qui devient le tien, lire, penser, rêver, rire, découvrir, c'est résister. »