Je viens de terminer la lecture de l'excellent « Bonjour ChatGPT », qui esquisse une analyse lucide des ruptures induites par le développement des interfaces conversationnelles de type chatbot. Comme le montre Louis de Diesbach, le saut technologique des LLMs doit aussi s'envisager à travers le prisme de l'anthropologie, de l'histoire et de la culture.
Par la commande désormais fluide et fiable en langage naturel, l'interface se fait de plus en plus anthropomorphe, et l'outil se dote de réelles capacités « collaboratives » qui ne sont en soi ni bonnes ni mauvaises — elles sont moralement neutres. Cependant elles nous engagent sur une étroite ligne de crête parce qu'elles empruntent la médiation du support de l'essentiel de nos relations interpersonnelles : le langage. Et en matière de fonctions cognitives (langage, pensée), l'outil peut nous augmenter autant qu'il ampute — de l'outil à la prothèse il n'y a qu'un pas.
Au fil des pages, Louis de Diesbach retrace ainsi deux décennies de digitalisation accélérée de nos sociétés, et pointe l'appauvrissement du tissu relationnel auquel cette digitalisation a sans doute contribué. En contraste, l'apparente maîtrise de la parole par la machine marque une étape majeure dans l'histoire technologique — même si le succès des GPT ne doit pas en escamoter les limites. Paradoxalement, alors que la technologie confère à la machine des capacités et prérogatives toujours plus anthropomorphes, la digitalisation banalise aussi — à l'envers du décor — des systèmes productifs particulièrement déshumanisants (centres logistiques aux cadences accrues, travailleurs du clic et autres modérateurs des atrocités du web, etc.). Ce qui fait dire à l'auteur, avec raison : « en traitant les robots comme des humains, ne finissons-nous pas par traiter les humains comme des robots ? »
Il n'est pas inutile de retourner aux sources de l'étonnant néologisme « robot », forgé au début du siècle par l'écrivain Karel Čapek, un mot inspiré du tchèque robota (corvée, servage), lui-même tiré du slave rob (esclave). Reste à savoir qui restera au service de qui. Immense est le défi de la maîtrise et du déploiement à l'échelle de ces technologies de rupture, dans un cadre pleinement respectueux des personnes et authentiquement à leur service.


