Le débat "make-or-buy" revient en force avec les LLMs, ravivé par la promesse d'un logiciel maison dix fois moins cher. Le "make" qui marche, pourtant, n'a jamais consisté à tout reconstruire. Il a toujours consisté à maîtriser l'assemblage. C'est du moins l'expérience que je tire de plusieurs années d'internalisation de projets et de talents digitaux, chez Michelin.
Cet article de Bodic sur le make-or-buy à l'ère des LLM défend une thèse solide et bien chiffrée : la frontière "make/buy" n'a jamais été fixe, elle monte avec le niveau d'abstraction, et ce qui reste à construire aujourd'hui, c'est un dernier kilomètre fait de données propriétaires, de doctrine, d'interfaces gouvernées. J'y souscris pour l'essentiel, mais avec une perspective complémentaire :
D'abord, l'hypothèse de stabilité du calcul côté "buy" pourrait ne plus tenir dans le supercycle en cours : les business models des éditeurs pivotent sur 2-3 ans, dans le CRM comme ailleurs en SaaS — en-deçà de l'horizon à cinq ans du calcul. La valeur se déplace du contrat vers le contrôle. Plus on va vite, plus il faut garder les mains sur le volant, même en ligne droite. Certes, les LLM ne rendent pas le SaaS obsolète, mais ils forcent la composabilité — la plupart des CRM sont d'ailleurs en train de devenir headless — et dissolvent le lock-in — moins une valeur qu'une inertie réciproque entre client et éditeur. On prête à Talleyrand la formule de circonstance : feindre d'organiser ce qu'on ne peut empêcher…
Ensuite, ce dernier kilomètre déborde du logiciel : architecture, UX, tout ce qui fait la pérennité d'un produit. Cela n'a jamais consisté à fondre soi-même chaque caractère, comme l'imprimeur qui réplique et déploie "at scale" — plutôt à composer, en typographe, avec des caractères de fonderie, dans une grammaire donnée, capable de la recomposer autrement quand un caractère s'use. Posséder ses propres moyens d'assemblage, c'est garder une équipe hands-on, capable d'explorer sans attendre un éditeur. Cela vaut aussi côté "buy" : une plateforme achetée finit presque toujours recouverte de configuration accumulée au fil des années, une dette de compréhension aussi sournoise que la rupture de la chaîne de transmission côté "make".
L'article conclut sur une phrase à laquelle je souscris entièrement : ce qui se construit, c'est ce qu'on est seul à posséder — ses données, ses processus, sa doctrine. J'y ajouterais cependant un quatrième actif : la différence entre acheter le poisson et apprendre à pêcher. En langage financier : le "buy" est de l'opex, une dépense qui ne laisse rien derrière elle ; le "make" produit du capex, du code, qui s'amortit comme n'importe quel actif.
Mais l'actif qui compte vraiment ne figure sur aucune des deux lignes : l'expérience accumulée par l'équipe qui l'a assemblé — hors bilan.
"Assemble the components. Make the builders."


