Je viens de terminer « Le temps de l'obsolescence humaine ». Un essai dense, traversé d'analogies puissantes.

Bruno Patino y convoque divers penseurs de la société de l'information — Teilhard de Chardin, McLuhan ou encore Stiegler — comme autant de prophètes de la civilisation qui vient.

On y voit le spectre d'une « Metropolis » numérique matérialisant la vision dystopique de Fritz Lang dans le film de 1927 (qui se déroule d'ailleurs en... 2026 !). Dans la « ville haute », une société fluide et connectée où l'homme se distrait « à en mourir » (N. Postman) sans conscience du monde sous ses pieds : économie de l'attention et désormais de la relation — une « ville basse » où il travaille inconsciemment comme ouvrier de sa propre donnée. Contrairement aux sociétés étagées du film de 1927, l'homme digital de 2026 est l'un et l'autre à la fois, dans une spectaculaire dualité.

Un monde où le flux est à la fois kaléidoscope et panoptique : kaléidoscope parce qu'il fragmente et recombine le réel ; panoptique en ce qu'il observe et oriente sans se montrer.

Parmi les résonances historiques, celle de la Bibliothèque d'Alexandrie mérite qu'on s'y arrête. Conçue dans l'ambition quasi totale de consigner l'ensemble du savoir humain de son temps, elle collectait jusqu'aux manuscrits saisis en arraisonnant les navires de passage. Étrange réminiscence de nos dynamiques contemporaines à l'âge de la captation massive de contenus.

Comme une amnésie collective, l'histoire de ce monument de la documentation... n'est elle-même pas précisément documentée ! On a mis en scène sa disparition spectaculaire dans les flammes — symbole tragique de perte du savoir. La réalité historique semble plus prosaïque : destructions successives, négligence croissante, démantèlement.

Non pas une catastrophe mais une érosion progressive. Parallèle troublant : on ne perd pas le savoir par destruction brutale, mais par transformation silencieuse de ses conditions d'existence.

Retraçant méthodiquement cette « extension du domaine du calcul » où tout désormais fait trace — laissant les individus errer « seuls dans la multitude » dans un monde tissé d'interconnexions polarisées — Bruno Patino dénonce la logique extractiviste où temps, données et créations deviennent une mine à ciel ouvert. Mais aussi l'escroquerie transhumaniste et sa promesse d'une nouvelle ère civilisationnelle — tel un mythe de Noé inversé, où les bâtisseurs de l'arche transhumaniste sont aussi les artisans du déluge numérique.

Enfin il appelle à bâtir une ère de l'imagination sur les fondements de celle de l'information, alors que semble se refermer la « parenthèse de Gutenberg » (J. Jarvis). Elle nécessite de ne pas confondre ingéniosité computationnelle et créativité, et de distinguer la solitude moderne (loneliness) et ses compensations numériques — de l'intériorité (oneliness), seule capable de fonder une véritable liberté et d'ouvrir un espace de relation et de création authentiques.