J'ai récemment découvert l'excellent documentaire d'arte.tv consacré à la reconstruction de Notre-Dame. C'est une incroyable épopée technologique qui convoque toutes sortes de disciplines scientifiques de pointe (archéologues et historiens, mais aussi ingénieurs, chimistes, data scientists, etc.) avec notamment l'enjeu d'un double numérique exact de la cathédrale, nécessaire à sa reconstruction. Pour notre époque qui oppose si souvent progrès technologique et obsolescence du passé, j'en tire plusieurs réflexions.

La technologie est belle quand elle est au service de l'Homme. Non pas pour l'asservir davantage à son besoin de consommation ou de divertissement, mais pour l'aider à réaliser ses aspirations profondes. Ici le défi de ne pas voir disparaître ce patrimoine commun qui a traversé les siècles. Ou la passion toute humaine de réaliser l'impossible — en l'occurrence, de ré-assembler à l'identique ce « puzzle » de pierre effondré.

Dans notre monde qui se réfugie et se disperse souvent dans le « virtuel », on s'obstine pourtant ici à relever de vieilles pierres, celles d'un édifice dédié à l'origine à l'intériorité et au silence — si souvent absents de nos vies sur-connectées. Le « double numérique » conçu par les data scientists va jusqu'à modéliser chacun des claveaux effondrés de la voûte pour mieux les ré-agencer dans leur configuration d'origine. Un véritable « métavers » qui vise à préserver le réel et non le remplacer. Cette notion de digital twin appliquée à la modélisation de systèmes complexes (manufacturing, logistique, réseau de transport, simulateur de vol, etc.) est riche de sens, à l'inverse des illusions techno-futuristes que d'aucuns ont tenté d'imposer, sans grand succès, au grand public.

Notre société qui semble « progresser » si vite est aussi capable « d'oublier » certains savoir-faire. Dans ce documentaire, on voit de savants ingénieurs structures redécouvrant avec émerveillement l'audace et l'ingéniosité des bâtisseurs du Moyen-Âge, capables d'élever des voûtes défiant les lois de la gravité au moyen de technologies que l'on ne tenait pas pour maîtrisées à cette époque (agrafes de fer ceinturant l'édifice, etc.). De la construction des pyramides à la machine d'Anticythère, l'histoire nous rappelle que des techniques et des innovations se sont parfois « perdues », réfutant l'idée d'une unique « flèche du progrès » et l'illusion du déterminisme technologique. À notre tour, sachons préserver nos savoir-faire et ne les abandonnons pas trop vite aux algorithmes qui paraissent pouvoir tout remplacer.

Ce 15 avril 2019 est aussi un témoignage de la fragilité de nos « édifices » et de notre patrimoine immatériel. Il est rapide à s'effondrer, et si coûteux à relever. Le rythme effréné du progrès technologique tend à nous faire oublier qu'on ne reconstruit pas en un jour ce qui a été façonné durant un siècle. Cela vaut aussi bien pour une antique cathédrale que pour la culture et les apprentissages d'une génération d'écoliers. Que nos outils technologiques demeurent des aides — et non des prothèses qui nous désapprennent à faire et à penser.

Cette histoire de vieilles pierres évoque enfin les trois « casseurs de pierre » de la célèbre fable — parfois associée à Charles Péguy : au voyageur qui les interroge, le premier se plaint de son travail, pénible et stupide. Le second se réjouit de pouvoir ainsi nourrir sa famille en travaillant au grand air. Quant au troisième, il est fier de dire qu'il « bâtit une cathédrale ».

À l'heure où les innovations digitales de rupture se multiplient, amenant leur lot quotidien d'avancées spectaculaires et de questions éthiques, ne sommes-nous pas chacun — simple usager ou praticien du digital — tels des artisans innombrables d'un gigantesque chantier technologique de plus en plus vertigineux ? Alors nous pouvons légitimement nous demander — individus ou entreprises — quelle « cathédrale » nous voulons bâtir, à quelle fin et à quel prix.